Les femmes russes à l’assaut

Dix ans après le passage du communisme au capitalisme sauvage, la Russie au féminin veut aussi sa part du gâteau. Portrait d’une génération de femmes tiraillées entre la tradition et le désir de s’accomplir pleinement.

Restaurant Yule, centre-ville de Moscou. Un des plus récents repères de la nouvelle Russie qui sent le fric. Deux jeunes femmes discutent sur un divan en cuir, grignotant quelques spécialités de la cuisine fusion, à la mode en ce moment dans la capitale. L’une d’entre elles s’empare de l’addition et allonge 90 $US. Geste anodin? Pas dans la Russie d’aujourd’hui, où le salaire mensuel moyen est de 120 $US et où le règlement des factures restent surtout un «privilège» masculin.

les femmes russes

Dehors les filles russes!

En 1992, après la chute du communisme, les hommes ont été les premiers à se mettre en quête de l’Eldorado, se lançant parfois tête baissée dans le crime organisé, mais la plupart du temps dans des affaires simples et plutôt nettes. Un terrain économique immense, encore sauvage mais truffé de mines, attendait les nouveaux entrepreneurs. Les femmes, qui avaient été au coeur même de l’économie soviétique à titre de cadres, ingénieures, médecins et professeures d’université, n’étaient pas conviées à cette grande corrida vers le profit. Du jour au lendemain, un nombre record d’entre elles, cultivées, instruites et prêtes pour le marché du travail, ont été mises à l’écart de la nouvelle économie. Seules les épouses des hommes d’affaires qui s’étaient taillé une place dans l’élite postcommuniste pouvaient goûter au luxe des grands hôtels rénovés et des boutiques européennes.

 

Evguenia, Maria et Kira aiment s’offrir des vêtements griffés, mais les boutiques moscovites sont hors de prix. Deux solutions: se lancer en affaires ou rencontrer un mari riche.

Olga Sloutsker, une superbe brune de 36 ans, était l’une d’elles. Mariée à un investisseur en 1988, elle a vu la fortune de son mari enfler démesurément à la vitesse de l’éclair. «J’étais une femme au foyer, je magasinais, j’avais une superbe Mercedes, des cartes de crédit, une belle maison, des amies. L’Ouest a souvent critiqué cette richesse instantanée, mais je ne vois pas ce qu’il y avait de différent entre nous et les épouses d’hommes riches que j’ai rencontrées en Europe ou en Californie. Ce qui a choqué, je crois, c’est qu’en Russie, cette manne tombait sur des femmes très jeunes, au début de la vingtaine.» Elle en a beaucoup croisé lors de ses grandes escapades chez Prada, Kenzo ou Gucci, sur la rue Tverskaya, transformée en moins de trois ans en vitrine du luxe clinquant.

 

Olga se remémore ses grandes années de luxe fou derrière un immense bureau de bois précieux qu’elle a fait venir d’Inde. Vêtue d’un simple pull mauve orné de brillants, elle semble aux antipodes de ces nouvelles Russes qui choquent tant les étrangers de passage à Moscou: fausses blondes maquillées à outrance se trimballant en Mercedes avec chauffeur. Olga Sloutsker respire plutôt le bon goût, la grâce. Seul signe extérieur de richesse: une énorme bague sertie de petites émeraudes. C’est dans ce magnifique bureau qu’elle a conçu en moins de 10 ans cinq des premiers centres d’entraînement modernes de Russie, les World Class Gyms.

 

Les murs sont couverts d’oeuvres d’art achetées lors de voyages en Europe et aux États-Unis. Des photos de son fils de trois ans, Misha, trônent sur une petite table. Sur une autre, on la voit en compagnie du président Vladimir Poutine. La jeune femme remonte dans le passé. «Le magasinage frénétique, c’était bien, mais on m’avait appris dans ma famille, à Saint-Pétersbourg, qu’une personne doit contribuer à la vie de sa communauté.»

 

En voyage d’affaires avec son mari, Vladimir Sloutsker – aujourd’hui devenu sénateur -, elle s’est alors mise à réfléchir à son avenir tout en essayant les machines d’entraînement des grands hôtels. Cette ancienne escrimeuse, qui se destinait à une carrière sportive avant la chute de l’Union soviétique, a un flash. Pourquoi ne pas offrir aux Russes un moyen d’accéder à cette culture de la santé importée de Californie? «Je n’ai pas eu à faire le siège des investisseurs, armée d’un plan d’affaires. Mon mari m’a supportée dès le début et c’est lui qui a financé mon projet. J’ai eu de la chance. La plupart des hommes russes ne veulent pas voir leur femme acquérir leur indépendance. À cause de la religion orthodoxe et de notre pied dans l’Orient, ils sont plus conservateurs que les Européens.»

«Au début, le regard des hommes russes sur mon travail était dur, critique. Ils pensaient sans doute que j’allais entraîner leurs femmes sur la voie de l’indépendance!»

 

Malgré le soutien de son mari, Olga Sloutsker a dû jouer des coudes pour se faire une place au soleil. La mentalité communiste résiduelle, les tentacules de la mafia, la non-existence du système bancaire russe bloquaient sa route. «Au début, le regard des hommes russes sur mon travail était dur, critique. Je les sentais agressifs. Ils pensaient sans doute que j’allais entraîner leurs femmes sur la voie de l’indépendance! Mais depuis quatre ans, avec le succès de mes clubs, leur regard a changé. Plusieurs incitent même leur épouse à suivre la même voie. Ils ont compris qu’il est préférable de vivre auprès de quelqu’un qui s’accomplit qu’auprès d’une femme qui s’ennuie.»

femme d'affaire russe

Olga est heureuse de faire maintenant partie d’une nouvelle classe d’affaires féminine qui a ses propres associations. Encaissant des profits totalisant une dizaine de millions de dollars par année, elle trône au sommet de cette nouvelle «consoeurie» aux côtés de la dirigeante de Microsoft en Russie, Olga Dergounova.

La jeune femme, qui travaille plus de 12 heures par jour, regrette parfois de sa vie oisive d’antan. «J’ai rarement le temps d’aller dans les grands restaurants avec mes amies après une séance de shopping dans les boutiques. Mais quand je le fais, je savoure ces moments pleinement.»

 

L’autre côté de la médaille

Le conte de fées que vit la businesswoman est loin d’être le lot de toutes les Russes. Selon Evguenia Gousseva, la vie est vraiment rude pour celles qui veulent à la fois être indépendantes et avoir accès à tout ce qu’offre la capitale russe: clubs à profusion, restaurants, salons de beauté, fringues signées, soirées mondaines, spectacles… et centres d’entraînement ultramodernes d’Olga Sloutsker!

 

«Il est presque impossible pour une femme de se payer seule ce train de vie, même en travaillant jour et nuit. Pour maintenir le rythme, il faut un salaire net de 5 000 $ US par mois. Le mari fortuné devient donc la solution pour la plupart des filles russes.» Mais la jeune Evguenia a toujours refusé ce modèle de l’homme qui paie et de la femme qui attend à la maison. «En tombant dans ce piège, les femmes russes ont perdu le respect des hommes, qu’elles avaient gagné durant la période communiste. Ils ne nous voient plus comme des partenaires, des égales, mais comme des produits de consommation à déguster au dessert.» Ses mots tombent comme des couteaux lorsqu’elle parle de ce nouveau culte de la richesse qui caractérise pourtant le milieu dont elle est issue.

 

«Je viens d’une famille assez riche, ce qui m’a permis de faire mes études en Europe. Je suis revenue ici parce que je voulais être là pour rebâtir mon pays. Mais j’ai été outrée de voir le comportement des filles de mon âge sur les sites de rencontres, passives, à la merci des hommes.» Elle-même a tenté de se lancer en affaires avec des amis. «Si ton mari n’a pas d’argent, pas de coeurs, si tu n’as pas de vieux contacts remontant à l’époque de l’URSS, il est presque impossible de réussir et d’établir une relation sérieuse. Ce pays, avec sa mafia, sa corruption, ses lois désuètes, est complètement antibusiness!» Evguenia s’est trouvé un bon emploi chez Golden Telecoms et se jure de garder son indépendance, coûte que coûte.

 

Pour élever son niveau de vie, elle a recours à la vieille recette du temps des Soviétiques: la débrouillardise. Les prix des boutiques moscovites sont exorbitants? Elle s’offre un court séjour à Budapest. « Je peux y acheter du Kenzo au tiers du prix de Moscou.» À moins d’un mètre d’elle, une de ses meilleures amies, Maria Tarassevitch, première Playmate russe de Playboy devenue chanteuse de jazz, roule de grands yeux. «En tant que femme, dit-elle, la nouvelle Russie m’a comblée. Je ne vois pas pourquoi je refuserais l’argent de mon petit ami. Toutes mes copines vivent en partie grâce à l’argent de leur compagnon, c’est tout à fait normal dans la culture russe. Lorsque nous allons faire des courses ensemble, c’est mon copain qui paie et je n’en ai aucun remords!»

 

Cette grande brune aux yeux ravageurs trouve étrange le féminisme nord-américain qui condamne la galanterie masculine. Elle aime qu’on ouvre les portes sur son passage, qu’on la complimente. À Moscou, elle est invitée à tous les lancements, les défilés de mode, les premières, mais elle tient à souligner que sa vie est plus qu’une grande partie de plaisir; elle travaille fort pour faire avancer sa carrière musicale. «Il est essentiel pour moi de faire quelque chose de ma vie, de me développer en tant qu’artiste. Quoi qu’il arrive, je veux être capable de subvenir à mes propres besoins», ajoute-t-elle en lançant un regard complice à Evguenia.

La richesse, un cas d’exception

Le phénomène des nouveaux Russes a fait couler beaucoup d’encre durant les années 90. L’image de ces hommes bedonnants, se promenant en Range Rover, une Rolex au poignet et deux jeunes femmes blondes à leurs côtés, est devenue le cliché le plus répandu en Occident de la nouvelle Russie corrompue. Au grand dam de la bourgeoisie russe, qui se reconnaît peu dans cette minorité tape-à-l’oeil. Mais qu’importe leur style, les nouveaux Russes forment une infime minorité dans un pays qui s’est appauvri à vitesse grand V après l’effondrement du communisme. En 2001, selon la Banque mondiale plus de 30 % de la population vivait sous le seuil de la pauvreté. Une étude récente de l’Institut de statistique de Russie indique que ce sont les mères de famille monoparentale qui ont le plus grand besoin d’aide. Malgré une économie en forte croissance depuis 1998 et l’enrichissement de la classe moyenne, les enfants portent de plus en plus le fardeau de la pauvreté et des maux sociaux qui en découlent. Plus de 200 000 d’entre eux vivent dans les rues des grandes villes, préférant cette vie sans toit ni loi à leur famille éclatée.

 

Cendrillon ou méchantes soeurs?

Ceux qui sont de l’autre côté du portefeuille, les hommes, portent un regard mitigé sur ce retour aux vieilles traditions qui les a transformés du jour au lendemain en pourvoyeurs. Beaucoup voient dans le sourire racoleur des jeunes femmes un intérêt trop marqué pour leur compte en banque.

 

Nikas Safronov, un peintre surnommé le «Casanova de Russie» qui ne cache pas avoir de quoi mettre du beurre sur son pain, regarde d’un oeil suspicieux les dievoutchki (jeunes femmes) de la génération postsoviétique. «L’autre soir, j’ai été invité au restaurant par les organisateurs d’une soirée. Au début du dîner, je suis allé saluer une fille que je connais un peu et je lui ai dit qu’on pourrait discuter en tête à tête. À la fin du dîner, on m’a remis une addition de 3 500 $US! Le serveur m’a dit que ça venait d’elle. Je n’en croyais pas mes oreilles. Lorsqu’elle a vu que je réagissais mal, elle s’est dite déçue… C’est le genre de fille qui ne fréquente que des millionnaires.»

 

Selon lui, le mythe de Cendrillon ou de Pretty Woman est monté à la tête de bien des jeunes femmes qui espèrent trouver dans les clubs chic de Moscou la pantoufle de vair qui les transformera en princesses. Elles sont soit prostituées (il y a 120 000 travailleuses du sexe à Moscou), soit simplement à l’affût d’un riche protecteur, prêtes à tout pour atteindre leur but. Les hommes russes, qui s’enflamment vite, tombent trop souvent dans le piège.

 

Mais selon Nikas, ils tirent tout de même largement profit de cette situation. «Ceux qui ont beaucoup d’argent peuvent se permettre de fréquenter plusieurs femmes en même temps, de leur acheter chacune un appartement et de leur dire au revoir quand c’est fini. Les plus intelligentes tombent enceintes et leur avenir est assuré.» Ce phénomène s’est installé, semble-t-il, au milieu des années 90. Le peintre de 45 ans admet entretenir lui-même une jeune femme dans un de ses quatre appartements. «Je lui donne un coup de main pendant qu’elle poursuit ses études. On se voit de temps en temps. Elle est libre. Je n’y vois aucun mal.» Il dit admirer les jeunes femmes qui veulent faire carrière. «Elles sont de plus en plus nombreuses; c’est le signe d’une nouvelle ère qui s’ouvre.»

 

Un architecte, Youri Stajarov, de passage dans l’appartement de Nikas, nuance un peu les propos de l’artiste. «Rares sont les hommes qui ont assez d’argent pour entretenir un harem! Mais, si en Russie un homme paie tout pour sa compagne, celle-ci doit s’occuper de la maison en retour. Lorsqu’il rentre du travail, elle doit l’attendre avec le réfrigérateur plein et le souper prêt.» Des images de la maman américaine des années 50 viennent immédiatement à l’esprit. «Les attentes face aux hommes ne sont pas minces non plus: un cadeau, pendant le communisme, c’était un bouquet de fleurs, maintenant, c’est une voiture!»

 

La discussion s’anime. Marina Kritenko, une voisine du peintre qui a été invitée à se joindre à la conversation, prend avec passion la défense des filles de sa génération, les 20-30 ans. «Vous ne voyez même pas qu’elles en sont déjà à une autre étape! Les hommes comprennent trop lentement que nous changeons.» Elle-même gagne bien sa vie dans une compagnie d’assurances. Pas besoin d’un copain pour lui acheter ses vêtements et ses produits cosmétiques. Elle a le plein contrôle de son existence.

 

Au terme d’une relation de six ans avec un homme d’affaires turc, elle a décidé d’emménager avec lui sans pour autant l’épouser. «Les filles russes aiment rencontrer des étrangers. Ils boivent moins et sont capables d’avoir une vraie conversation avec une femme», dit-elle en jetant un regard à la fois tendre et moqueur sur ses interlocuteurs.

 

Comme Olga Sloutsker, Evguenia Gousseva et Maria Tarassevitch, Marina Kritenko essaie de jongler avec deux réalités: celle d’un pays qui a renoué avec ses valeurs traditionnelles, restées longtemps enterrées sous la rhétorique communiste, et celle de cette nouvelle Russie, synonyme d’occasions en or, mais aussi d’insécurité et d’instabilité. Les nouvelles Russes de 2013 commencent à choisir leur camp dans cette bataille des sexes. Elles semblent dorénavant déterminées à prendre d’assaut ce pays métamorphosé qui est le leur, tout en souriant lorsque leur petit ami ramasse l’addition à la fin d’un dîner somptueux…