Les juives hassidiques: ces femmes que l’on connaît mal

On les reconnaît à leurs vêtements, souvent un peu trop sobres pour de si jeunes femmes, et à ces cheveux synthétiques qui camouflent discrètement leurs boucles lustrées. Il y a aussi le groupe d’enfants à leurs trousses; des enfants par dizaines, comme on n’en fait plus de nos jours. Même si elles sont moins stigmatisées que les hommes de leur religion, elles doivent quand même faire face à nos railleries. Et c’est avec une grande dignité qu’elles le font, leur richesse spirituelle leur permettant de passer outre l’ignorance et l’étroitesse d’esprit de ceux et celles qui les jugent.

 

Le quotidien des Juives hassidiques est à cent lieux du nôtre. Les principes de Shidduch, c’est-à-dire la tradition du mariage « arrangé », sont toujours pratique courante, et les relations sexuelles avant le mariage sont interdites. Elles ne peuvent pas exhiber leurs cheveux à d’autres yeux que ceux de leur mari (elles portent donc des perruques dès qu’elles passent le seuil de la porte), elles portent des vêtements très couvrants, même en pleine canicule, et elles font des enfants — beaucoup d’enfants — tant que leur corps le leur permet (bien que la contraception ne soit pas officiellement proscrite, une femme en bonne santé a le devoir de donner naissance à tous les enfants que son corps peut porter).

 

À 38 ans, Nechama New est mère de 11 de ces bambins, âgés de 2 semaines à 19 ans. Épouse d’un rabbin, Moishe, depuis 20 ans, leur union est effectivement le fruit d’une rencontre, mais d’un match fort heureux. « Vous savez, nous aurions pu décider de ne pas nous marier, même si nos parents nous avaient ainsi associés l’un à l’autre, dit-elle. Les principes de Shidduch, c’est une opportunité de rencontre juive entre deux individus qu’une tierce personne croit compatibles. Un membre de notre entourage qui nous connaissait tous les deux avait perçu que nous ferions un bon couple, il en a parlé à nos parents qui ont ensuite fait des recherches pour savoir qui était le conjoint potentiel. Nous avons été présentés l’un à l’autre, nous nous sommes fréquentés, puis avons décidé nous-même de nous marier. C’est une décision qui nous revenait. » Une décision qu’elle a prise à 18 ans. À 19 ans, elle était déjà mère.

 

Une femme bien de son temps

femmes juivesNechama partage son temps entre sa grande famille et un travail à temps partiel au Centre culturel juif où oeuvre son mari. Elle y fait de la formation. « Nous pouvons travailler à l’extérieur du foyer, ajoute-t-elle. Évidemment, ce n’est pas toujours possible avec les enfants. Je suis chanceuse, c’est un avantage de travailler dans un milieu juif. Je sais que les juives hassidiques qui travaillent dans les restaurants ou les boutiques, par exemple, éprouvent de la difficulté à conjuguer religion et travail. Il y a beaucoup d’intolérance. » Une intolérance qui se manifeste par des regards, des commentaires désobligeants. Une intolérance surtout dirigée vers les hommes, qui arborent de manière plus flagrante leur allégeance, avec leurs vêtements noirs et leurs chapeaux. Les garçons portent aussi le Kipa, ce petit chapeau rond, symbole de la présence de Dieu, et les boudins aux tempes. « Les habits et les coiffures des hommes les distinguent de manière plus flagrante, ajoute-t-elle.

 

Les boudins sont vraiment une marque d’allégeance, un indice pour que les juifs orthodoxes puissent se reconnaître entre eux. En ce qui nous concerne, nous les femmes, ça se remarque à peine. Nous choisissons une perruque qui nous va bien, dont on ne devine pas la présence. Évidemment, nos vêtements sont un peu plus sévères. Je porte habituellement des teintes sobres, quoique l’été, j’ose porter des vêtements un peu plus colorés. Et puis, de toute manière, nous vivons dans un quartier de Montréal où l’on retrouve un grand nombre de juifs hassidiques et notre présence ne surprend personne. Je suis née en France. Je suis ici chez moi, et je ne sens pas vraiment le poids des regards. »

 

Il faut dire que les Juifs hassidiques, bien que très respectueux des traditions, vivent au 21ième siècle, comme nous tous, ou presque. Nechama et Moishe partagent les tâches domestiques, bien qu’elle avoue que ce n’est pas nécessairement la norme (l’est-ce vraiment pour nous ?). Et elle profite de ce que la technologie moderne lui propose.  » Nous utilisons tout ce que la modernité nous offre et qui nous rend la vie plus facile. J’ai un four à micro-ondes, un lave-vaisselle, un ensemble de laveuse et sécheuse et même un ordinateur. Cependant, nous n’avons pas de téléviseur, ni de branchement Internet, afin de préserver nos enfants contre les influences néfastes. Certains hassidiques n’ont même pas de radio. D’autres ont des téléviseurs mais ils en contrôlent sévèrement l’utilisation.  »

 

Une religion de bon sens

Comme toutes les doctrines religieuses, le judaïsme orthodoxe propose des symboles, plus spirituels que pratiques, et des règles qui, elles, reposent sur le gros bon sens. On s’explique plutôt mal cette règle qui les oblige à ne jamais utiliser de vaisselle ayant contenu de la viande pour consommer des produits laitiers, et vice-versa (même après un bon récurage; deux ensembles de vaisselle sont donc essentiels), sinon qu’on y décèle les principes fondamentaux des combinaisons alimentaires. Les Juifs hassidiques ont le droit de consommer de l’alcool si le médecin juge que cela peut contribuer à maintenir leur bonne santé, ou de manière plus sociale lors de réunions de famille, mais les abus sont évidemment proscrits. Ils ne mangent que des aliments et de la viande dits « kasher », c’est-à-dire des aliments produits selon le rituel prescrit par le judaïsme dont une viande qui provient d’un animal qui a été tué de manière à minimiser sa souffrance (plusieurs juifs sont d’ailleurs végétariens). Jamais de porc (vestige de l’ancienne réputation du porc, animal souillé et impropre à la consommation).

 

Les garçons et les filles étudient dans des établissements différents, ce qui, avouons-le, a aussi ses bons côtés ! « Les filles reçoivent l’éducation française en plus de l’éducation juive traditionnelle.Les garçons reçoivent une éducation différente, qui leur permet d’approfondir encore plus la religion juive. »

 

Cette religion s’articule autour des principes de la Torah, la Bible juive. Dans la Torah, les Juifs trouvent la liste de 200 actions à poser ou à proscrire, une liste de commandements. Nous en avons 10, ils en ont 200! C’est un guide de vie extrêmement exhaustif, très directif. S’il est respecté – et il l’est, de manière très stricte – on se retrouve avec des individus qui ont un code d’éthique exceptionnel. Et c’est sans doute cette grande rigueur de vie que nous avons du mal à comprendre. « Les Juifs hassidiques sont tous très croyants, très pratiquants, dit Nechama. Le jour, je me rends souvent à la synagogue pour me recueillir. Aux repas, nous prions. La journée du samedi est réservée aux activités familiales, à la prière et au recueillement. » À la porte de chaque maison juive, on retrouve une petite boîte appelée « mesusah », dans laquelle on dépose une prière qui protège la maison et ses habitants. « Notre vie s’organise autour de notre croyance. Elle est au centre de nos activités quotidiennes, de nos allées et venues. C’est elle qui nous inspire et qui nous indique la voie à suivre. » Tout simplement…